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Des récits, des souvenirs, des textes d’humour, des réflexions et des fragments de vie écrits au fil des années.
Des mots pour raconter, transmettre, sourire parfois, et garder une trace.

Illustration de Pour un ciel de liberté

RÉCIT · NATURE

Pour un ciel de liberté

© Samuel Hérault · 1990

Un gardien solitaire observe la montagne et attend l’éclosion d’un oisillon, entre patience, émerveillement et sentiment d’utilité.

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Ce matin, il s’est levé tôt. Il a rempli son sac à dos. Il déjeunera là-haut, dînera s’il fait beau.

Ce matin, s’il compte bien, les œufs éclos, il verra les petits de l’oiseau. Il prend son vélo.

Ce matin, l’air est frais et le temps est clair. Il ne s’est pas trop couvert, pense-t-il, en descendant la côte du Calvaire. Il pédale pour de bon, zigzague pour éviter un hérisson.

La patience et les journées solitaires, c’est sa vie ! Seul dans la montagne à être le gardien de l’oiseau, c’est son lot…

La beauté lui suffit et le miracle de la vie lui convient. Des heures passées, jamais comptées, à surveiller et à penser, quelquefois désemparé devant le comble de son utilité.

Il pose son vélo, prudent comme il sait l’être, silencieux comme on doit l’être, excité pourtant par la découverte. Il va se poster sans bouger, jumelles en main.

Le soleil éclaire d’une lumière blanche les fleurs et les pierres, la falaise et le nid, où rien ne se passe d’autre qu’une mère couveuse qui finit sa nuit.

Il scrute les alentours, chasse l’intrus d’un œil prédateur. Il faut éviter à tout prix l’élément perturbateur, en ce jour qui doit sacrer les efforts unis de l’oiseau et de son protecteur.

Patience, patience encore… Sur la roche devant lui, un lézard profite de la chaleur. Il pense que, pour qui sait regarder, la nature ne connaît pas l’ennui !

Dans la petite vallée, midi sonne au clocher. Il se plaît à imaginer, comme chaque jour cet été, l’activité de ceux qui vont se croiser pour débaucher, manger, puis se croiser à nouveau pour embaucher !

Lui, pense-t-il, il est au-dessus de tout ça, au propre comme au figuré, sourit-il…

Il ouvre son panier. La faim le titille. Il va s’offrir un repas de PRI-VI-LÉ-GIÉ !

À l’ombre de son chêne, le ventre plein, il prend ses jumelles. Il observe le nid : rien ne se passe ! Il va pouvoir goûter au plaisir d’une sieste quotidienne. La montagne tout entière semble calme.

… Une demi-heure endormi…

Une fourmi gaillarde grimpe le long de son bras et atteint bientôt son cou. Il grogne, voudrait ne pas bouger, mais le chatouillis est insupportable ! Finalement, la conscience de sa tâche lui revient quand le petit réveil à six pattes quitte son oreille.

— Hummm ! Où sont mes jumelles ? Le mâle me paraît bien agité ?…

Fixer la crête, ajuster sur la mère au bord du nid… Une tête surgit. C’est arrivé enfin : le premier petit ! Un œuf vient d’éclore !

Les yeux fixes, sa joie est intense. Il se sait souverain dans l’instant et il pense que d’en parler sera compliqué. Mais il n’éprouve plus le paradoxe de son utilité. Maintenant, il est un spectateur comblé !

Il va guetter sans relâche, observant chaque repas de l’oisillon affamé. Il est heureux et soucieux à la fois : l’œuf qui reste demeure fermé…

Le jour décline et, sur le nid, le mâle apporte une proie avant la nuit. Les teintes du jour finissant donnent à l’horizon un air de paradis, et lui se sent serein, lui qui reviendra demain…

Illustration de Synonymie amoureuse

AMOUR

Synonymie amoureuse

© Samuel Hérault · 1990

Deux êtres se découvrent et reconnaissent peu à peu, dans leurs différences et leurs fragilités, une troublante proximité.

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Ils se sont regardés vrai. Ils ont plaisanté faux. Ils n’ont donné que ce qu’il fallait de cet air suffisant, se signifiant par là qu’ils avaient su vivre seuls jusqu’alors.

Leur attitude, pourtant, témoignait déjà, sans qu’ils aient vraiment voulu le cacher, d’une curiosité pour ce qu’était l’autre, d’un intérêt soudain qui les faisait déjà se savoir un peu.

La résonance des pensées qui, d’habitude, leur était à chacun si sûre se répercutait en eux, faussée, tordue, par le désir naissant qui les habitait.

Ils auraient voulu mieux s’expliquer le trouble nouveau qu’ils rencontraient. Mais l’heure était à la séduction, à la confession, qui plus tard serait un abandon. Et ils attendraient encore que naisse la confiance absolue dont ils avaient besoin.

L’attraction était telle, qu’ils n’osaient y joindre l’espoir de la vraie rencontre de l’alter ego qu’ils ne croyaient plus possible depuis longtemps.

Ce jour-là, pourtant, il lui parlait, exposant son âme. Elle, lui souriait, ajoutant parfois ce qui lui semblait nécessaire de ne pas omettre.

Et, petit à petit, ils sentaient qu’au-delà d’eux-mêmes, la force secrète du destin les livrait l’un à l’autre, au fil des mots, sans complaisance, parce que c’était évident…

Ils se sont racontés, ont compris doucement, de sourires en aveux, de gestes en confessions, que jusqu’à ce jour, sans vouloir se l’expliquer, ils avaient vécu chacun de leur côté la même vie !

Certes, ils se savent différents, mais dans le superflu : il est un homme comme elle est une femme ; ça aurait pu être le contraire, quelle importance !

Et dans le récit du passé, ils découvrent l’unité magique. Maintenant, ils comprennent que les questions de leur enfance ont été les mêmes avant même que d’être curieuses.

Ils se racontent les sensations, la fausse naïveté, les interrogations, quand, petits déjà, ils étaient chacun de leur côté trop clairvoyants.

Ils se souviennent qu’ils ont reculé parfois, quand l’âge et le corps les poussaient à se jeter sans envie dans les absurdes aliénations du monde des grands, qu’ils connaissaient déjà trop bien…

Elle était belle, sensible ô combien. Il était un jeune homme, sensible et sain. Et, dans ce jour étrange où ils étaient deux, leurs faiblesses d’inadaptés trop tendres pour la vie disparaissaient dans le regard de l’autre.

Leur présence dans cette foule, n’était qu’une absurdité de plus… Mais le bonheur les rendait invisibles, et leur monde d’alors les a fait devenir pour longtemps, les absents qu’ils voulaient être depuis toujours…

Illustration de À mobylette

HUMOUR · SOUVENIR

À mobylette

© Samuel Hérault

Un adolescent roule vers un rendez-vous amoureux lorsqu’un coup de fusil transforme sa virée romantique en une scène aussi absurde qu’inoubliable.

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J’étais à mobylette, recroquevillé sur mon engin, transi de froid et d’amour. J’allais, serein, chez celle qui, à l’époque désormais lointaine, faisait battre mon cœur.

Cette jeune fille libre, amoureuse, qui devait me faire entrer de plain-pied dans le monde, alors pour moi mystérieux, de l’émoi sexuel…

Heureux fripon que j’étais, je m’voyais déjà me jetant, haletant et intéressé, dans les bras de celle qui ne deviendrait jamais ma femme — quel bonheur ! — quand…

… retentit au loin un bruit étouffé par la distance qui me séparait alors de l’origine du bruit en question. (Vous me suivez ?)…

Un bruit saillant, couvert toutefois par le ronron de ma monture mécanique et le casque que je ne mettais que pour me réchauffer les oreilles. (Parce que, pour le reste, ça aplatit les cheveux.)

Tout à mon destin amoureux, je n’ai pas voulu m’attarder sur ce qui faisait figure de détail pour moi qui convoitais le Graal.

Je fonçais tout à la béatitude du rendez-vous impatient fixé par mes hormones, qui s’agitaient de plus en plus depuis que j’avais atteint la maturité sexuelle et le dernier calvaire de l’avant-dernier carrefour du chemin qui menait chez ma mie. (En deux mots.)

PAN ! C’était un PAN. C’était un tir qui précédait celui qui motivait ma présence dans cette campagne familière et d’ordinaire hospitalière.

Un tir d’arme à feu qui refroidit soudainement la flamme de mon désir, car s’ensuivirent, un court instant après, les impacts de dizaines de plombs assassins, ricochant sur la ferraille de mon bolide et percutant en maints endroits le corps d’adolescent juste pubère que j’allais offrir à l’assaut des lèvres purpurines de ma compagne.

Étais-je la cible d’un tireur d’élite commandité par les parents mécontents de la belle ?

(C’est une hypothèse qui ne m’a pas traversé l’esprit, mais qui donne du piment au présent récit !)

Eh bien non, ce ne pouvait être cela, puisque ces derniers consentaient — et je ne les en remercierai jamais assez — à couvrir nos amours naissantes de leur silence et sous leur toit.

Mais alors ?

Saisi d’expectative, roulant toujours, mes yeux et mon esprit cherchèrent dans les champs alentour quelle était donc la cause de cette agression… Et lorsque je compris enfin l’évidence, elle me glaça le sang. C’est elle qui construisit dans mon esprit cette maxime :

Un chasseur sachant tirer comme un pied doit savoir dorénavant se tirer à temps s’il ne veut pas prendre mon pied au cul… Sachez-le !

Chasseur : individu très mal habillé, le plus souvent situé aux extrêmes :

Extrêmement con, extrêmement nuisible à la paix, extrême droite (le plus souvent), extrêmement destructeur, extrêmement pas séduisant, pas rigolo non plus, extrêmement kaki, extrêmement extrême, quoi…

Illustration de Ce sont les rêveurs qui sauveront les hommes

ENGAGEMENT · POÉSIE

Ce sont les rêveurs qui sauveront les hommes

© Samuel Hérault

Un poète idéaliste confronté à la violence du conformisme garde pourtant cette conviction : les rêveurs d’aujourd’hui sont peut-être les réalistes de demain.

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J’ai vu dans mes pires cauchemars qu’on lynchait l’innocence…

Sur une place publique, seul au milieu de la foule, un idéaliste pleure parce qu’on le maudit.

Entouré de pauvres gens, il est seul vivant, seul à croire au possiblement beau, au possiblement bon.

Mais bon Dieu, que soit perdu à jamais l’ignorant qui lui jettera la première pierre !

C’est un doux rêve que caresse l’homme qui pleure.

J’ai vu dans mes pires cauchemars qu’on battait l’innocence.

Et sur la place publique, pour l’exemple, on punit l’hérétique, on couvre d’opprobre et de quolibets celui qui veut voir autrement.

Alors tombent, tombent les pierres, et plie, plie l’idéal. C’est le règne de l’indifférence, et il faut tuer, tuer, tuer l’innocence.

Ce sont les rêveurs qui sauveront les hommes.

Mais voilà que, dans mes pires cauchemars, j’ai vu qu’on lynchait un homme, un homme qui pleurait.

Dans la foule, un homme seul est à terre, qui serre dans ses mains le sable et la poussière. Il maudit à son tour père et mère. Il a compris la leçon sans envers : je ne dois plus voir de lumière, mais vivre dans ma tête comme dans un cimetière.

C’était un poète qui voulait sauver les hommes.

J’ai vu, aux heures noires de mes cauchemars, qu’on lynchait un homme, un homme qui se perdait.

Les gens tout autour de lui crient et vocifèrent. Ils disent que son rêve n’était qu’un leurre. Ils rient de leurs dents jaunes, ils rient de leurs imperfections, ils écarquillent de grands yeux opaques qui ne voient pas, qui ne voient plus.

C’était un rêveur qui voulait vivre autrement.

J’ai vu, au réveil de mes cauchemars, qu’on lynchait un homme, un homme que je connaissais.

Et sur la place publique, la foule qui l’entoure devient silencieuse.

Elle attend, semble-t-il, un ciel qui va s’assombrir.

Elle prépare, dans la haine et dans les rires, la construction d’un martyre.

Il était un poète que je connaissais. J’ai vu dans ses yeux les cauchemars qui l’entraînaient.

Puis on décide le pire. On remplit de courage le cœur du rêveur au jeune âge. On couvre d’une carapace un idéaliste qui va aller sous l’orage. Et on l’admirera, on témoignera qu’il a résisté avec rage, comme un marin dans la tempête et le naufrage, qu’il est resté digne sans dire un mot et qu’il est mort… avec ses idéaux…

Oh ! Ohé ! Oui, toi, toi, petit homme poète… N’aie pas peur, redresse la tête… Nous sommes là, comme toi, désemparés devant tant d’imbécillité, mais, s’il te plaît, ne t’en va pas !

Nous sommes trop lucides et rêveurs à la fois, et dans tes yeux ça se voit : tu as compris trop de choses… Mais qui leur dira la peine qu’ils nous font ? Qui leur dira ce que nous pensons ?

Et si rien n’était possible, nos idées autant de chimères ; que douloureusement nous soyons sur cette terre trop nombreux à vouloir la guerre ; que malheureusement nous soyons sur une terre transformée à moitié en enfer…

Nous avons bientôt trop de douleurs à vivre, mais pourtant je te le dis : si un jour le mépris du malheur salit au prix du courage, alors nous existerons.

Il faudra que, ce jour-là, nous soyons plus sûrs encore de ce que nous voulons, ce jour où, peut-être, nous pourrons, après que les autres se seront tus, transformer nos idées en éclairs de chaleur et de vie.

Dis-toi, petit homme, que l’idéaliste que tu es aujourd’hui est peut-être le réaliste de demain.

Mais en attendant, je te le demande : ne pars pas ! Seul, tu perdrais ton âme ! Et si on ne peut pas vivre sereins maintenant, vivons mieux qu’eux… Vivons ensemble !

Illustration de Bougre de gradé !

HUMOUR · BURLESQUE

Bougre de gradé !

© Samuel Hérault

Un vieux militaire, nostalgique de ses années de gloire, continue de sonner le clairon dans son village. Une chronique burlesque où patriotisme, vin, vieilles habitudes et coups de théâtre se mêlent joyeusement.

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Le paletot tout fripé, l’uniforme désuet, dans le bourg endormi, à l’heure militaire, il claironne tout debout, le fainéant tout couché.

Tou tou tou tutututu tou tou…

Les moustaches givrées, à l’heure de la gelée, les joues rouges comme les galons, il vit, à moitié moribond, les années où il était colonel et qu’il mouillait sa flanelle.

Et il claironne, le bougre ! Tou tou tou tutututu tou tou…

C’est un matin qu’on lui a dit : “Colonel Saturpin, les hostilités répétées, ça vous travaille un homme, même quand il est bien trempé…”

Ben oui, mais depuis… Tou tou tou tutututu tou tou…

Et aujourd’hui, l’homme déboussolé, vieil ours fatigué, l’âme du guerrier ayant plié, il s’adonne au corps du tonneau plus qu’à celui de l’armée.

Et… il claironne bourré, le bougre ! Tou tou tou tutututu tou tou…

Devant la maison des vieilles filles, le cœur battant, le jarret ferme, il caresse de quelques notes civiles les cuisses arides des bigotes asséchées.

Touououououou tou tou tou !

Parfois, au creux de son oreille taquine, portant au nord du village, il entend les voix d’une armée masculine… Mais dans les sillons de nos campagnes, seuls poules et canards font office de soldats.

Lui ? Sonne l’appel, le bougre ! Tutututututuuuuuuuuu

Et pour commencer la journée, en ce quatorze juillet, l’homme des deux guerres s’en va, l’âme toute guerrière, au château de Boissière, chez la dame De Grandemisère.

Sur le chemin ? Ben… il claironne, le bougre ! Tou tou tou tutututu tou tou…

Deux kilomètres claquant des bottes. Puis, dans la cour de l’édifice, clairon au poing, il entame un long discours au plus haut de sa voix rocailleuse, garantissant à la châtelaine une défense héroïque du royaume de France.

Et… il claironne une Marseillaise, le bougre ! Tutututu tutututuuuu tutu…

La fenêtre de la tour s’ouvre brusquement. Lui prend la posture, salue respectueusement.

La noblesse hirsute décrypte “l’accoutré”. Lui redouble ses effets, sans se douter du mauvais tour qu’elle va lui jouer…

Il ne claironne plus, le bougre, il séduit…

PAN ! Un coup de fusil retentit, les corbeaux alentour s’enfuient, les arbres centenaires ont frémi. Dans les fermes environnantes, matinale surprise, on blêmit, et puis on se dit que ça devait arriver un jour, eh oui…

Claironne, militaire ! Claironne, sapristi !

On s’étonne, on frissonne. L’homme serait-il mort ? Son clairon s’est tu, le silence se fait lourd. La châtelaine aux mille tromblons du soldat aura eu raison…

Claironne, claironne, bougre de polisson !

En bon voisin, on vient voir, décidé, si mort il y aura à enterrer. Mais qui désormais sonnera la marche funèbre, et qui va jouer au quatorze juillet ? se dit-on, bien ennuyés.

Relève-toi et claironne, nom de nom !

La châtelaine, au balcon, hurle pour de bon. Dans la cour, on s’indigne de mille façons… Mais le soldat qui, couché, vit encore sous son clairon percé, se met d’un coup à jouer, tout allongé qu’il est.

Claironne faux, mais claironne à nouveau, le bougre ! Twu tiou tutu tiow tiow…

Les femmes s’évanouissent dans la cour. Les hommes fuient à quatre jambes le revenant qui lui, joue toujours. La châtelaine se pâme et tombe de la tour…

Aaaaaaaaah, Tuuu teu tuuu teu tuuu teu tuuu teu tuuu teu tuuu…

Et des années durant, au soleil levant, on entendit comme au régiment les fausses notes d’un clairon percé, depuis le jour, vous vous souvenez, où la châtelaine fut enterrée.

Tuuu teu teu tuuu too teu tuuu tuuu teu tuuu…

Illustration de Pierre, mon ami Pierre

HOMMAGE · SOUVENIR

Pierre, mon ami Pierre

© Samuel Hérault

Un hommage à la transcendance de l’amitié et à l’intelligence du cœur.

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Pierre, mon ami Pierre, que jamais rien ne décourage, je te regarde me sourire…

Chacun de nous sait la confiance de l’autre, et jamais, au grand jamais, nous ne nous sommes trahis.

Pierre, mon ami Pierre, je t’ai connu quand j’étais tout petit. Tu as éclairé mon enfance de ta bonne humeur, de ta complicité, aux heures de nos jeux comme à celles du travail.

Pierre, mon ami Pierre, que rien ne décourage, ni la fièvre ni le froid, rien qui n’altère jamais ton cœur à l’ouvrage.

Tu es de ceux dont on dit parfois qu’ils sont sans esprit, mais moi, je te le dis : qu’importent ces fadaises ! Notre monde est celui de la gentillesse. Nous n’en connaissons pas d’autre, et c’est ce qui le rend inaccessible à tous ces médisants.

Pierre, mon ami Pierre, tu ne sais pas lire ces mots, tu ne sais pas les écrire non plus, mais ton langage et ton argot, qui sont devenus aussi les miens, accompagnent nos vies dans la simplicité et dans la joie.

Illustration de Ma Béatrice

HUMOUR · TERROIR

Ma Béatrice

© Samuel Hérault

Un vieux paysan raconte avec un sérieux désarmant le grand amour de sa vie. Un monologue en patois où le malentendu devient peu à peu irrésistible.

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C’est qu’faut qu’j’ose comme çà d’vant tout l’monde…

Dâme ma fôi, c’est pourtant pâs l’envie qui m’en manque, depuis l’temps que j’voudrais en causer à quelqu’un d’mon histôire…

Oh et pis dâme tant pis tchen ! Y dirons ben c’qui voudront dans l’bourg, pâss’que toute façon, Béâtrice et môi c’tait du sérieux ! Oui monsieur !

Alors ben, comme vous êtes là, pis qui faut ben c’mmencer pâr l’début, ben j’ va vous dire, là Béâtrice elle est entrée dans ma vie, quand t’est l’est entrée dans l’étâble… Oui monsieur !

Même qu’ c’est l’marchant d’bêtes qui l’â âmmenée, et qu’elle avait guère bonne mine !

Elle l’tait fatchîquée là Béâtrice ! J’y’ai changé la pâille, est s’est couchée tout d’suite ! J’peux ben vous dire entre nous, qu’déjà là Béâtrice, ai m’avait tâppé dans l’œil ! Oui monsieur !

Ah là vâche çà s’discute, mais là normande sûrement pas !

Oh vous auriez vu tchelle âllure quand j’l’â m’nait au grand pré, j’en étais tout r’tourné !

Une sâcrée belle vâche là Béâtrice, un peu osseuse qui disait l’Julien de là Périnière… Mais nom de dieu des formes et pis des formes qu’on aurait dit un mânn’quin tchen !

Ah lâ normande vous trouverez pas mieux question des formes, à condition qu’est soit en forme !

Oh çà c’est sûr, j’ai toujours été porté sur là vâche ! Mais là âvec là Béâtrice c’tait aut’chôse… Ai m’â embâllé tout d’suite ! Y’en à qui dchisent que lâ normande t’en âs vu une, t’âs vu les autres ! Ben nom de dieu j’aurais voulu les vôir môi au cul d’lâ Béâtrice ! T’aurais mis Love Amour à côté, qu’t’aurais cru un âne, oui monsieur, qu’est s’déhanchait comme personne là Béâtrice ! Ah dâme oui !

Ah lâ normande vous trouverez pâs mieux question d’l’allure, surtout si vous l’emm’nez à là côte d’âzur !

Et pis dâme du jour qu’elle à couché dans mâ chambre lâ Béàtrice, ai s’y est entendue tout d’suite, oui monsieur ! Y’a qu’après ai voulait pâs manger lâ soupe. Dâme ça ça été un ‘drôle d’histôire st’affaire de soupe ! Alors ben j’ai fait… Comment y dchisent à là télé des… Bâh… Des… Ah nom de dieu… Cà vâ pâs me r’venir ! Des… Des… Des… CONCESSIONS ! c’est çà ! Et pis dâme du coup, j’me suis mis au fourrâge en entrée, et pis du coup, elle l‘tait ben pu propre que moi là Béâtrice ! Oui monsieur !

Tchen que j’parle dl’â télé ! Tchelle histôire qu’ai m’à fait d’vant tchelle télé l’aut’jour ! V’lâ qui pârlent de, comment qui z’ont dit ?… D’lâ… D’là.. Ah nom de dieu… COUCHE D’OZONE, oui c’est çà ! Ben nom de dieu tchelle affaire !

Y dchisaient que là vâche pète ! C’est pourtant des gârs qu’ont fait d’longues études qui sâvaient pâs qu’là vâche pétait âllons ?! Et pis y dchisaient qu’lâ vâche en pétant, ai détruit l’âtmosphère ! Oui monsieur ! Comme j’vous l’dit !

AAAH ben nom de dieu, c’est qu’çâ c’est pâs pâssé comme çà tchelle âffaire, qu’lâ Béâtrice s’est mise â giber dans l’téléviseur, qu’j’ai été contraint d’l’assommer pour être trantchille… Oui monsieur, D’l’assommer !

C’est ben pu tard quand qu’ai s’est réveillée qu’j’ai pu y’exposer mâ version des faits, J’y’ai dis :

“Mâ Béâtrice, si tu pétais du gaz dangereux comme y dchisent dans tchelle télé, avec les bougies qu’y’a dans lâ maison, on pètrait ben âvec ! Et pis qu‘même si tu pètes, La Love Amour ou l’Ophélie Winter ai doivent ben péter aussi çâ tu peut’sur !” j’y’ai dit comme j’vous l’dit lâ ! Oui monsieur !

Ah lâ normande vous trouverez pâs mieux question cârâctère, mais faut pâs y monter sur l’sabot.

Enfin, y’â ben eu qu’cette fois lâ qu’on s’est dchisputé. On s’entendait pârfaitement âvec là Béâtrice.

Et pis pour l’âdultère, c’est ben pareil. J’ai jâmais eu à m’en plaindre ! Y’â guère qu’àprés l‘coup d’trique, ai l‘tait pu pâreil là Béâtrice, non pu pâreil ! Ai voulait suicider au gâz à longueur de journée nom de dieu, alors ben v’l’â qu’est s’est mise à péter pis à péter qu’on n’âvait sûrement pu d’ozone chez nous du coup, çâ c’est sur, oui monsieur !

Et pis voyez ben, ai l’â fini par mourir quand même lâ Béâtrice. En dernier ai souffrait du rhumatchisme artchiculaire, comme y m’a dit l’docteur… Dâme, les derniers jours ai r’muait lâ queue, ai l’avait mâl à là mâchôire, oui monsieur ! c’est qu’une fin pénible comme çà, j’ou souhaite à personne. Non monsieur…

Tout c’que j’peux dire à c’t’heure, et pis c’est mâ consolâtion, vous voyez ben, c’est qu’ai m’â jâmais trompé, pis môi non pu ! Dâme çâ non monsieur !

P’tète qu’en dernier j’aurais ben aimé une chose de lâ Béâtrice avant sâ mort, c’est qu’ai m’fasse un petit, oui monsieur… Qu’c’est ben mâlheureux qu’est n’en est pâs eû l’temps, oui monsieur, qu’c’est ben mâlheureux, enfin c’est comme câ, pis y’â rien à faire, non monsieur… Ah dâme non, çà c’est sûr !

Illustration de Ne nous endormons pas

RÉFLEXION · ENGAGEMENT

Ne nous endormons pas

© Samuel Hérault

Une réflexion sur l’indifférence ordinaire, la responsabilité individuelle et la nécessaire révolte.

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Comme c’est curieux, tous ces mots que l’on prononce un jour pour mesurer nos dégoûts, nos colères et nos révoltes… Ces mots auxquels on croit si fort, mais qui, peu à peu, disparaissent de notre langage à mesure que la vie passe.

Il semble que le sentiment de la révolte s’éteigne doucement, étouffé par l’opulence, comme l’artère jugule le sang dans l’embonpoint.

Il faut sans doute apprendre à vivre sans ressentiment. Les parfums précieux du bonheur rendent l’âme plus tranquille. Les souvenirs eux-mêmes finissent par s’adoucir, et l’oubli de malheurs dont nous n’étions pas responsables autorise parfois l’abandon de ces griefs dont on dit qu’ils façonnent la jeunesse.

Ainsi va la vie.

Le quotidien finit par légitimer le choix d’évoluer au diapason du bonheur que l’on construit autour de soi.

Et il n’y a rien d’indécent à être heureux malgré tout ce que l’on sait.

Il y en aurait davantage à ne plus espérer qu’un peu, quelque part, quelque chose puisse encore s’arranger.

Rien n’est plus insupportable que l’attitude satisfaite de ceux qui, une fois nantis, se débarrassent d’un revers de conscience de la pratique honorable du geste charitable.

Rien n’est plus inacceptable que l’oubli confortable, sous prétexte d’avoir trop vécu, trop vu et de n’avoir rien vaincu.

Rien n’est plus intolérable que cette indifférence tranquille qui finit par envahir le jardin moral de ceux qui ne cultivent plus que leur propre intérêt.

Les difficultés de ce monde n’autorisent, il est vrai, que peu d’espérance.

Mais il devient plus insupportable encore lorsque plus personne ne s’insurge.

Aucune révolte n’est inutile lorsqu’elle cherche simplement à remettre un peu d’harmonie dans les choses.

Les grandes disparités économiques, les guerres absurdes — comme elles le sont toutes — ou encore les destructions écologiques justifient naturellement notre indignation.

Mais il existe aussi mille injustices ordinaires qui méritent notre colère.

J’avance même qu’il existe entre les grandes causes de révolte et les plus petites une parenté que l’on néglige trop souvent.

Car les premières ne naissent jamais tout à fait sans les secondes.

Que reste-t-il de la capacité à s’indigner chez celui qui, sans ralentir, écrase un animal traversant la route ?

Que révèle celui qui abandonne ses détritus là où d’autres viendront se promener ?

Que dit de lui celui qui attache son chien toute une vie sans jamais soupçonner qu’il puisse souffrir ?

Ces actes paraissent insignifiants.

Ils ne le sont pas.

Ils racontent tous quelque chose de notre rapport au monde.

Ils disent le respect… ou son absence.

On pourrait multiplier les exemples à l’infini.

Tous démontrent combien le mépris et l’inconséquence contaminent peu à peu les rapports de l’homme à lui-même, aux autres et à son environnement.

Car il existe un lien évident entre ce que l’on considère comme de simples incivilités et les grands désordres de nos sociétés.

Entre la pollution d’une usine et la canette abandonnée dans un fossé, tout semble les opposer.

Pourtant, la seconde participe autant que la première à ce lent processus de déresponsabilisation de l’homme.

Les petits gestes du quotidien sont loin d’être anecdotiques.

Ils construisent ou détruisent le climat dans lequel nous vivons.

Ils fabriquent le respect.

Ou l’indifférence.

Ils préparent la paix.

Ou la violence.

Et plus encore, ils éduquent silencieusement les générations qui nous regardent.

L’enfant apprend moins de nos discours que de nos comportements.

Celui qui grandit derrière un volant où l’on insulte tout le monde, où l’on refuse toute règle commune, deviendra bien souvent un adulte encore plus violent que celui qui lui aura montré l’exemple.

L’harmonie et la paix ne sont pas des notions abstraites.

Elles constituent peut-être, aujourd’hui plus que jamais, le seul moyen de vivre véritablement heureux.

La révolte contre tout ce qui les détruit se justifie à tous les niveaux, jusque dans les gestes les plus quotidiens.

Parce qu’une société ne s’effondre jamais d’un seul coup.

Elle s’abîme lentement.

Par petites lâchetés.

Par petites indifférences.

Par petits renoncements.

Alors… ne nous endormons pas.